Les mutations de la slush

Non, pas la slush qui nous rend la vie pénible en hiver! Je parle de la slush pile, cette pile de soumissions que les éditeurs de magazines s’infligent, ou infligent à leur première ligne de lecteurs bénévoles.

Avis aux francophones!

À l'assaut du marché anglophone!

Je vais surtout aborder le cas des nombreux magazines pro anglophones auxquels je m’efforce de contribuer. Les magazines francophones pro (=payants!) se comptent sur les doigts d’une main, à cause d’un bassin de population moindre.

J’ai connu la joie de voir des histoires publiées chez les pros et semi-pros francophones, (Solaris et Galaxies en tête, suivis de Brins d’Éternité et al.) mais ça m’a quand même pris près d’une dizaine d’années d’efforts et de mots pour me hisser à un niveau de qualité acceptable.

Maintenant, je déploie ces mêmes efforts pour escalader le marché anglophone.

Des magazines assiégés

La plupart des magazines sont comme des châteaux assiégés, encerclés par trois murs de défense.

Extrait de Grandeurs et misères de la table de dédicaces – 86
Extrait de Grandeurs et misères de la table de dédicaces – 86

Le premier mur est constitué par une équipe de premiers lecteur/trices qui départagent les textes qui ont du potentiel de la slush pile de texte mal écrits ou de clichés rebattus mille fois (image 1). Ce sont des écrivains ou bénévoles amateurs, qui pouvaient déterminer en quelques paragraphes si le texte se démarque ou pas. Un confrère productif arrivait même à prendre une décision en lisant le début de texte alors même qu’il le retirait de l’envelope! Si votre texte frappe le preier mur, vous recevez une lettre informelle (voir la caricature).

Si votre texte saute le premier mur, l’éditeur vous en informe par une requête (hold request). Votre texte passe en deuxième lecture. et sera confronté à d’autres candidatures. C’est le deuxième mur. Si ces autres histoires sont de meilleure qualité, ou sont plus au goût des éditeurs, une lettre/email de refus sera envoyée.

Si vous débutez, les premiers refus vous affecteront davantage… Mais on s’y fait!

Un refus de magazine de SF
L’auteure semble un peu démoralisée, mais un pot de crème glacée se trouve à portée de main…

Enfin, s’il convient, si un texte similaire n’a pas déjà été publié, votre soumission passe la troisième muraille et un contrat est proposé à l’auteur qui a des étoiles dans les yeux.

Mais ça prend du temps. À trois reprises, un magazine australien a passé mon texte candidat à travers trois murs, mais le dernier cercle de lecteurs les a refusé. Je n’ai pas encore publié chez eux. Et il reste que le style littéraire privilégié dans les pays anglophones diffère largement de celui aimé par les francophones. Les éditeurs américains vont préférer une histoire qui « punche » à une histoire même très bien écrite.

Les temps changent

Les temps changent... Tiré des Grandeurs et misères de la table de dédicaces.
Tiré des Grandeurs et misères de la table de dédicaces.
Notez que c’est ASIMOVs qu’il faut écrire (et non Asimov) pour parler de la revue.

Jadis, il y a très très longtemps, au temps des mammouths laineux et des modems 56 k, il était facile, à la première étape, de départager les écrivains. Les débutants produisaient des textes inégaux, souvent ennuyeux et bourrés de clichés mal digérés.

Les abus d’adverbes étaient déplorés ainsi que les « said-ism » (remplacer l’invisible « he-she said » par des mots expressifs, comme « At last! he ejaculated » n’est pas aussi bien accepté en anglais qu’en français) et une pléthore d’autres tournures malheureuses, sans parler d’intrigues non seulement boîteuses mais inexistantes.

La technologie et Antidote aident les gens à contourner les pires fÖtes d’orthograF. Les cours en ligne du genre «Vendez des millions de livres avec la méthode X » abondent et le niveau de compétence en écriture augmente aussi.

Et voici que le rédac-chef d’un magazine fait remarquer: les auteurs s’améliorent, ce qui rend la tâche des premiers lecteur/trices plus difficile.  Comme le dit Scot Noel, l’éditeur de DreamForge, un magazine de SFF en ligne :

« We’ve all heard of the “slush pile,” that collection of manuscripts from new and inexperienced writers that may hold gems but is largely represented by unreadable drivel.
Guess what? We didn’t see it. Today’s writers represent their craft well. The large majority of what we received was done with consideration, intelligence, and heart. (…) We quickly went from “I hope we find a publishable story in here somewhere,” to “Wow, how are we going to choose?”

A lire au complet ici dans Dream Forge magazine.

Le « problème de Mars »

Michèle en train de taper joyeusement à son clavier, convaincue d'avoir une super-idée!
(L’image de Mars est une gracieuseté de la NASA – Solar System Exploration)

Dans la suite, un an plus tard, le même éditeur refléchit à d’autres écueils comme le « problème de Mars ». De que c’est? Qu’est-ce que c’est?

Beaucoup d’écrivains pigent dans l’air du temps (la planète Mars après le film The Martian, les zombies avec vous savez quelle série, etc). Par exemple… quelle curieuse coïncidence de recevoir toutes ces bonnes histoires sur le thème de la pandémie!

Aussi, Scot Noel rappelle que les histoires doivent être variées. Supposons qu’un éditeur reçoive deux nouvelles sur la colonisation des astéroïdes (genre, comme la série TV The Expanse), il ou elle va répondre au deuxième auteur, ben désolé, trop tard! Et ce même si le texte arrivé en deuxième est meilleur, parce qu’ils ont dit oui au premier.

Une autre réalité, c’est que toute anthologie ou magazine va réserver un espace (exprimé en nombre de mots) pour une personne reconnue, à laquelle on aura commandé au préalable un texte. Ne râlez pas contre les « vedettes »! Car un nom reconnu va faire mousser les ventes, en plus de contribuer à faire découvrir de nouvelles voix! L’article de Scot Noel à lire ici.

J’ai observé le phénomène lors de ma participation aux Anthology workshops de WMG Publishing. Les auteurs sont tous des pros et très, très bons! Cela pose un défi aux lecteurs. Je me suis brûlé les yeux la première fois, en me tapant pas moins de 300 textes au complet… 

Quand des éditeurs pros bûchent ton texte en public
Le Anthology Workshop de 2016

La deuxième fois en 2019, j’ai fait plus attention mais je suis arrivée un peu juste avant cet atelier intensif et fort en émotions. Si vous avez l’intention de faire cette expérience, de voir votre texte buché en public par six éditeurs pros, allez voir le site du Anthology Workshop ) et assurez-vous que votre mois de février soit libre! C’est à Las Vegas en fin février ou début mars, donc il fait très chaud. En attendant que nous, les Canadiens on puisse y retourner…

Les vagues de soumissions

A quoi ressemble le quotidien d’une auteure de nouvelles de fiction? Ça donne ce genre de conversation au téléphone:

« Oui Maman, je viens d’envoyer un truc à Alfred Hitchcock, pis un autre à Asimov’s…
Pis Ellery Queen a dit non et Crime Wave n’a pas répondu après deux ans… »

J’écris dans plusieurs genres, science-fiction, fantasy, mystère/policier, qui incluent du steampunk et de l’inclassable. Avant 2014, j’avais environ six nouvelles en circulation, mais depuis, j’en ai écrit davantage.

Je me suis donc contruit des tableaux Excel simples pour suivre les vagues de soumissions. J’ai commencé en 2015.

Voici celui de tableau en Juillet 2019 :

Il y a beaucoup d’espaces blancs, car chaque magazine a ses exigences. L’un veut des nouvelles en bas de 6000 mots, l’autre accepte jusqu’à 10k et même, dans un cas, 22 k (!), et les genres, les thèmes de prédilection varient avec les éditeurs. Donc certaines cases ne seront jamais remplies.

J’ai un code de couleurs pour les genres. Carrés jaunes: textes soumis (ils travaillent!) Carrés bleus: textes en attente d’être soumis (le magazine n’accepte pas les soumissions multiples) En rouge, tout ce qui est passé dans une slush pile anglophone et refusé. C’est le triste sort de mes prenières nouvelles écrites. Quand un texte est publié, c’est en vert!

Mes textes en français se trouvent en bas à droite, et en vert: ils ont presque tous été publiés quelque part, donc la dynamique est différente.

Pour comparaison, voici le tableau de 2020:

Tableau des soumissions en octobre 2020

Tableau des soumissions en octobre 2020 – presque 60 nouvelles dans la course! Les nouvelles en français figurent maintenant sur un tableau séparé. 

Et, oh oui, trois acceptations que j’ai laissées dans le tableau pour me donner du courage! (Les autres ont été placées ailleurs.)

Tout cela pour dire que ça prend de la persévérance et de l’amour de raconter des histoires pour y arriver!

3 réponses à “Les mutations de la slush

  1. Bon papier pour remettre les pieds sur Terre.

  2. Oui Thibaud !
    J’ai encore bien des pots de crème glacée et du chocolat pour digérer les déceptions! :^)

  3. Très bon résumé des vicissitudes de l’écrivain. J’ai aimé te lire!

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