Archives de Tag: Histoire de Noël

Conte de Noël de la Savante folle

Je casse la glace durcie sur l’entrée de garage.

Ma pelle fait un vacarme dont l’écho se répète, des clangs si fort que j’ai surement réveillé tout le quartier. Enfin, ceux et celles qui ne se déplacent pas au travail. La température tourne autour du zéro Celsius, mais le vent refroidit tout.

Si, au moins, le soleil réchauffait la surface de la veille asphalte toute fissurée, la glace fondrait par elle-même. Mais non, les nuages gris l’ont mangé tout cru.

J’en veux à cet hiver capricieux qui ne se décide pas : un jour il tombe 30 cm de neige, le suivant tout fond, mais pas complètement. La nuit d’après, regel, créant des patinoires partout. Pas étonnant que la rue se crevasse et les trottoirs se fissurent!

Et comme l’entrée du garage de mes voisins est en pente, zzzoup!

D’où ce travail de forçat. Alors que je devrais cuire la dinde-tofu, piler les patates, finir le gâteau au chocolat qui ne sera qu’un pâle reflet de ceux que grand-maman faisait, et mettre la table pour le moment où le mari et le fils reviendront de leur expédition de dernière minute en magasin. Et placer les plus beaux couverts, les assiettes perchées en haute altitude dans les armoires de cuisine.

Puis, j’ai pensé à ma voisine qui s’est cassé la hanche lors d’une mauvaise chute. Elle n’est pas beaucoup plus vieille que moi, et son mari s’est donné un tour de rein. Je suis en forme, un privilège, donc je bûche à leur place.

Des fois je me dis que c’est tellement stupide, de risquer la crise cardiaque pour entretenir le chemin d’une voiture polluante, et les trottoirs, dont les dalles brisées menacent les marcheurs. Sans oublier les entrées des maisons, pour faciliter le passage des humains et du facteur.

Parlant de facteur, justement, le facteur vent vient de glacer la coulée de sueur sur mon dos. Irrégulier, le vent ne souffle plus dans la même direction, dévié par tant d’édifices. J’aurais dû m’habiller davantage, mais quand j’empile trop de couches, je sue à grosses gouttes.

Si seulement l’hiver pouvait se décider! Rester au-dessus, ou en-dessous du zéro, mais pas cette valse de gel-dégel qui use l’asphalte tellement plus vite qu’avant! Et qui use la patience aussi…

Le soir tombe trop vite, laissant la place aux lumières de Noel, des rivalités multicolores augmentées par les prouesses techniques. Je ressens un peu de jalousie, mais j’aime ces lumières qui offrent aux passants pressés une gâterie visuelle.

Le monde est sombre et dur. Alors, un peu de lumière, les bleues et vertes et blanches surtout, réchauffent l’âme.

J’arrête mon mouvement de casse, l’écho de mon dernier coup de pelle à glace résonne longtemps. Une fragile bulle de silence s’étend sur la rue déserte.     

Mon souffle condensé crée un nuage qui disparaît trop vite.

Le silence, dans une ville, est un trésor à chérir. Je tends l’oreille, espérant surprendre un pépiement de mésanges, le twip d’un moineau fâché, le craquement de la couche de neige durcie foulée par les pattes d’un chat ou d’un lapin.  

Mais le seul bruit que j’entends est le froissement d’une enveloppe sur laquelle je viens de piler. Une enveloppe intouchée, évadée avec la complicité du vent d’un camion de recyclage. Les boules de Noël et des branches de houx entourent un message trop familier en ces temps de réjouissances : Donnez généreusement!

À mon avis, inscrire Donnez généreusement, ou Urgent!!! Nous avons besoin de vous, avec un excès de points d’exclamation est une erreur stratégique qui conduit cette enveloppe au panier de recyclage.

Je ne vais pas jeter la pierre à mes voisins. Depuis que les organismes de charité se passent nos listes d’adresses, c’est vingt, trente enveloppes Donnez généreusement que je reçois, juste parce que j’ai oublié de cocher une minuscule case cachée dans un paragraphe en petits caractères.

Cette pression accrue me porte au découragement.

Oui, donnez généreusement, pendant que les grands de ce monde mettent à pied des hommes et des femmes ou manigancent pour diminuer leurs rentes de retraite, pendant que leurs avoirs personnels gonflent sans cesse. Et ces mêmes grands poseront leur main sur le cœur dans les galas de charité, tandis que l’autre main se glisse dans celle du premier ministre qui réduira encore leur part d’impôts à payer avec des entourloupettes légales. Ensuite, le premier ministre ouvrira ses mains vides en disant « voyez, nous n’avons plus d’argent… »

Au milieu de tous ces spéculateurs sur nos dettes, qu’est-ce qui reste à cette fameuse classe moyenne qui rétrécit sans cesse? Les dons chutent, année après année, même avec la promesse d’un généreux donateur anonyme qui va doubler ou tripler votre don.

Tant de nous peinent à joindre les deux bouts, toujours à une maladie, un accident, une mise à pied de se retrouver à la rue…

Clanggg!

Ma pelle brise une coque de glace qui aurait fait chuter mes plus fragiles voisins.

Briser de la glace, c’est difficile, aussi difficile que de mettre à jour les racines de la corruption. En été, je compare la lutte à la corruption à l’arrachage des profondes racines de plantes envahissantes.

Une autre enveloppe me fait de l’œil, coincée sous la glace. Toute rouge, avec les mêmes boules de Noël et les branches de houx. Juste le message est différent.

Vente-éclair de Noel, Trouvez vos cadeaux ici, 50% de rabais…

L’autre face du temps des Fêtes apparaît. Eux aussi, les commerçant et assureurs et banques offrant des cartes de crédit pré-approuvées à des taux incroyables…

Consommez, consommez!

Donnez, donnez!

Et surtout ne dérangeons pas les généreux spéculateurs qui se donnent des claques dans le dos à Davos en faisant semblant de se désoler pour la crise climatique à laquelle ils ont largement contribué.

Tant pis. Cette année, j’ai délaissé les magasins et décidé de donner ce que je pouvais. Nourriture, vêtements, objets de cuisine, livres pour nourrir les rêves…  

Un autre son s’élève.

Pas l’auto d’un des voisins-qui-travaille-loin et qui rentre d’un boulot qui va s’évaporer l’an prochain dans une énième réorganisation. Un léger tintement de clochette, à des lieues du claquement rageur de ma pelle. Un chœur de voix, doux comme le vent qui souffle moins fort.

Un instant, la magie du surnaturel baigne mon âme.

Puis un ronronnement familier de moteur diesel, pas écologique du tout, brise la magie. Les faisceaux de deux phares rouges balaient le trottoir que je déglace avec zèle.

Je me retourne, avec une forte envie de déverser mes frustrations de donatrice/consommatrice épuisée.

Le chœur provenait d’un radio de camion, un gros Mack à 18 roues qui traîne une longue semi-remorque marquée d’un logo peu familier avec, oui, une branche de houx et une boule de Noël. Un mastodonte de cette taille n’aurait pas pu s’engager dans une étroite rue résidentielle. Une bonne odeur de gingembre épicé me chatouille les narines.

Un visage avec un collier de barbe se penche par sa fenêtre ouverte de laquelle se déverse le chœur.

 — Excusez, dit-il, je me suis perdu.

Sa voix graveleuse trahit un âge dans la soixante-dizaine avancée, que confirme la barbe blanchie par les soucis qui tombe par-dessus son devant d’anorak rouge.

Un autre vieux qui a perdu sa retraite et qui doit travailler jusqu’à la fin de ses jours, tant qu’il pourra. Non, c’est son chemin qu’il a perdu. Et comme les camionneurs sont sur la clock, comme on dit, je range ma mauvaise humeur au fond de ma poche, avec les enveloppes, et plante ma pelle dans un précaire banc de neige.

— Vous voulez aller où?

Le camionneur se tourne pour couper le moteur diésel. Le silence retombe. Un bon point contre le gaspillage, me dis-je.

Il gratte la tête sous son bonnet.

— Eh bien, c’est un peu compliqué, depuis que mon dernier GPS a pris sa retraite…

— Pris sa retraite? Il est plus chanceux que moi!

Oupse! J’ai encore parlé trop vite. Un bout noir de langue de vipère de mauvaise humeur dépasse de ma poche. 

— Désolée, dis-je, je suis un peu comme vous, je travaille comme pigiste. Donc je n’ai pas de retraite en vue.

Il sourit, et ça change sa physionomie.

Je veux dire, le monsieur n’a pas un sourire Colgate plus blanc que blanc avec des gencives plus rouges que son anorak. Ses dents ont une belle patine, ivoire comme une vieille défense d’éléphant, mais il y a comme une lumière cachée dans sa bouche qui monte jusque dans ses yeux, d’un bleu pâle comme la glace sans cochonneries prise a l’intérieur. Et cette lumière, cette chaleur, fait disparaitre la coulée de sueur dans mon dos, tandis que les grands de ce monde rapetissent jusqu’à l’insignifiance.

C’est à ce moment que je m’aperçois qu’il m’a parlé en français, alors que j’habite un quartier anglophone de la région de Toronto. Comment pouvait-il deviner ma langue de fière franco-ontarienne?

— C’est quelle marque, votre GPS? Un Garmin, un Tom-tom?

— Non, c’est un Rudolph-2.

— Je connais pas la marque.

— Ouain, ben le premier était meilleur, mais il a pris sa retraite.

C’est dit sur un ton tellement bonhomme que je ne relève pas l’incongruité. Je me de dis qu’il doit être bien solitaire dans son métier, un peu comme Serge Bouchard dans ses monologues du camion. Alors je lui pose une question « bonne-femme ».

— Et qu’est-ce que vous transportez?

Il pointe sa main vers l’arrière.

— Des cadeaux.

Juste à ce moment, une chaude effluve de gâteau au chocolat me caresse l’odorat. Je me sens redevenir minuscule aussi, transportée chez ma grand maman qui sort du four son gâteau nappé de glaçage au chocolat, puis dépose au centre une cerise au marasquin. Je m’ennuie tellement de ma grand-maman.

Puis je reviens au présent. S’il transporte de la bouffe…

— Rien de périssable, j’espère?

— Oui, mais ça va se garder. Je dois livrer ça cette nuit.

Il y a des moments, dans certaines histoires, où on qualifie un personnage de genre-blind. Par exemple, des jeunes dans une maison hantée, qui se séparent « pour couvrir plus de terrain », alors que c’est un poncif de film d’horreur que tout le monde connaît. Ou une jeune femme dans un demeure aussi vide que victorienne, qui a entendu un bruit venant la cave, et qui y descend, seule dans sa nuisette transparente… Bon, ce genre d’aveuglement, ou de dissonance cognitive.

Mon cerveau n’avait pas encore relié les points, surtout avec les enveloppe de sollicitation dans ma poche.

Je m’adresse au monsieur barbu, mais je « hedge mes bets » en me gardant une prudence.

— Vous êtes comme un Père Noël, alors! que je dis.     

Je lui offre mon plus beau sourire de dents ivoires, mais bien soignées par le dentiste.

Les oiseaux pépient dans mon dos. Je me tourne la tête, il y en a toute une volée, un rêve d’ornithologiste du grand décompte de Noël.

Des cardinaux, plus rouge que rouge avec leur dames plus discrètes, au plumage beige et rouge. Des mésanges à tête noires taquines, des juncos qui ont l’air d’avoir mis un costume chic gris et blanc, des geais bleus, et d’autres que je n’ai pas le temps d’identifier. Même un faucon pèlerin s’était posé sur une branche, étonnamment indifférent à tous les petits repas potentiels qui piaillaient à portée de serres.

 Je me retourne. J’avais peur que le camion disparaisse comme dans les contes, mais le camionneur de Noel est toujours là, une main sur le volant, à contempler lui aussi l’assemblée d’oiseaux. Peut-être qu’on s’est tous trompés collectivement, et que Saint-François d’Assises se cache sous cette barbe.

Personnellement, je n’ai rien contre.

— Oui, il admet. Et je dois livrer les cadeaux à une série d’adresses.

Il me tend d’une main gantée une pile de papiers d’imprimante matricielle. Il doit y avoir des centaines de feuille pliées avec les petits trous. Sur le dessus, une adresse.

Pas la mienne.

Mais de quoi je me plains, vivant dans un bon quartier, dans un pays en paix?

Puis j’allume : la première adresse est celle d’un centre de distribution de nourriture et de vêtements.  À cause des grands de ce monde, plus de familles peinent à survivre, et les dons baissent. Alors, quoi de plus naturel que le Père Noel change sa route?

 En-dessous, je reconnais d’autres adresses, un refuge pour jeunes dans la rue, une maison pour femmes en difficulté, une maison de transition pour ex-prisonniers… Je ne connais pas toutes les autres adresses, mais en feuilletant les pages, je retrouve des codes postaux des USA, et des adresses en caractères cyrilliques, idéogrammes chinois.  

Une bouffée de gratitude m’enveloppe, chaude comme du fudge au chocolat coulé de la casserole.

— Oh, je comprends ce que vous faites, c’est fantastique! Merci, merci!

Il a l’air heureux, et les oiseaux pépient de plus belle.

— Oui, la mère Noël a même déniché des adresses de camps de prisonniers politiques.

Je me rembrunis. J’avais une année envoyé une boite de chaussures d’enfants à une organisme en en Afghanistan. Le paquet n’est jamais arrivé à destination. Porté disparu par Poste-Canada…

— Ouain, ben les gardiens vont tout intercepter.

Il me sourit.

— Ça va demander du doigté, jeune fille, certes, mais pour un gars qui se glisse dans des millions de cheminées ou de fenêtres en une seule nuit, y a rien là!

Son jeune fille me fait du bien, parce qu’il est sincère. On dirait que le bon grand-père me perçoit comme quand j’étais enfant.

Mais, juste un détail embête ma conscience écologique…

— Dites, ce serait pas moins polluant de faire la distribution avec votre traineau volant tiré par des rennes?

La, il pouffe de rire. Pas les ho-ho-ho, mais un joyeux wa-ha-ha-ha!

— Oh, mais un camion, c’est plus discret. Surtout avec tous ces drones qui tirent partout, même sur les oiseaux! Et puis, les lutins m’ont concocté un carburant bio.

Il repart le moteur, juste pour que je sente la bonne odeur de gingembre.  

Capiche? Qu’il me dit, d’un clin d’œil.

Je lui donne les directions pour sortir, de la rue, et lui suggère de réinitialiser son GPS. Ce qu’il fait : ses yeux s’allument en voyant la petit icone de chariot, et un joyeux ho-ho-ho! sort de ses lèvres.

— Je te remercie. Tu ne veux rien en échange?

Je regarde les oiseaux qui s’ébrouent, et je hume l’odeur de gâteau au chocolat de grand-maman, et des biscuits au de gingembre qui sortent du tuyau d’échappement.

Un auteur de ma connaissance, sur le point de mourir, avait écrit que sa plus belle découverte était de savoir qu’il possédait déjà tout ce qu’il fallait pour être heureux.

Moi aussi. Une toit sur ma tête, des êtres proches à chérir, un métier que j’adore.

— Vous venez de me donner mon cadeau, que je dis, les larmes aux yeux. J’n’ai pas besoin de rien d’autre.

— Bon, eh bien ça m’a fait plaisir de te parler, jeune fille. Embrasse ta famille pour moi.

Puis, le camion se met en branle, répandant sa bonne odeur de gingembre et chocolat derrière lui.  Je le suis des yeux jusqu’à que ses phares rouges disparaissent.

Je savoure le moment, sous les étoiles qui brillent sans concurrence de la Lune. Puis je me rappelle la glace à casser. Le repas à préparer. La table à mettre. Ma main se tend vers la pelle.

Et se fige.

Sous mes pieds, la dalle de béton est sèche. Sur tout le trottoir, la glace s’est évaporée : personne ne s’y cassera une hanche. Sur la rue, et les entrées de garage près de moi, l’asphalte a fait peau neuve, sans la moindre fissure. Le père Noël a songé aux municipalités écrasées par les dettes…

Merci, que je pense.

Pas de quoi, que je reçois.

Il tombe une neige à gros flocons magiques, qui recouvre seulement les parterres délaissés par les oiseaux. Je range la pelle dans le garage vide, puis je rentre.

Dès que je pousse la porte, une foule de bonnes odeurs m’accueille. Pommes de terre pilées, légumes, dinde-tofu aux canneberges…

La table est mise, la nappe nettoyée. On y a déposé les plus belles assiettes, celles rangées en haute altitude dans l’armoire. On dirait que la mère Noël a cuisiné un festin.

J’ai le goût de m’écrier, vous n’auriez pas dû! Mais, à ce moment, j’aperçois, — et ça me tire des larmes — ce qui trône au centre de la table, une grande assiette rouge ornée de feuilles de houx (des vraies, toutes fraîches) et des petites boules dorées.

Et, sur cette assiette, un gâteau digne de ma grand-maman, couvert d’un épais glaçage au cacao encore chaud avec, en son centre, une cerise, rouge comme une boule de Noël.

FIN

© 2019 Michèle Laframboise