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Défis d’estoc et de taille en littérature historique!

Quelle dure époque est la nôtre, pensez-vous, où le spectre de l’intolérance et du racisme ressurgit un peu partout. On croirait retourner dans une triste période de l’histoire récente.

Ce n’est pas parce que j’écris de la science-fiction futuriste que j’ignore mes racines historiques. Au contraire, je lis souvent des romans historiques pour m’imprégner de certaines périodes. J’en ai profité pour ressortir mes romans historiques des boules à mites et en lire des nouveaux.

Vous vous rappelez les bons vieux films de chevaliers, quand le héros, entre deux passes d’armes, arborait un brillant sourire Pepsodent?  Et de frapper d’estoc et de taille sans montrer la moindre tache de sueur sous sa blouse immaculée? Les films récents ont au moins le mérite de moins cacher la flagrant manque d’hygiène.

Certaines périodes hautes en couleurs seraient insupportables pour nous, tant au niveau hygiène (adieu toilettes et douches, bonjour les puces!) que social (sacrifices humains chez les Mayas, jeux de cirque pour distraire la foule romaine).

C’est même un des attraits de la littérature historique que d’étonner, de secouer la lectrice en montrant (show, don’t tell!) des scènes typiques pour les gens de l’époque, mais moralement répréhensibles pour nous. Quant à la sexualité, la littérature destinée au public adulte ne cache plus rien des dessous (ahem!) de l’histoire.

Comme auteure, je me pose la question: comment plonger un jeune – ou un adulte – moderne  dans une période où tous les repères moraux et sociaux étaient fort différents? Voici quelques pistes.   

1- Genevière Blouin  — HANAKEN

HanakenTrilogie

1-La lignée du sabre
2-L’ombre du Daimyo
3-Le sang des Samouraïs

Ceux qui se souviennent de la série télévisée Shogun (adaptée du célèbre roman éponyme de James Clavell, paru dans les années 1970), retrouveront avec plaisir cet univers de samouraïs dans la série de Genevière Blouin.

Au départ la prémisse ne me rassurait pas: on a l’univers du Japon médiéval où les questions de loyauté et d’honneur ne sont pas à prendre à la légère. Le sang peut couler pour la moindre insulte. (J’ai une scène de Shogun en tête, où pour la première fois j’ai vu à la TV un malheureux serviteur se faire trancher la tête pour ne pas s’être courbé assez vite devant son seigneur.)

Donc, qui dit récit jeunesse dit jeune protagoniste plongé dans cet univers très, très dur. Ici on est gâté car on a en deux: Sato, un garçon et sa sœur (par une autre mère) Yukié.
Quand la série commence, ils ont 14 ans et assistent, incrédules, au suicide rituel de leurs parents, car le père avait comploté contre leur seigneur Takayama. On a des jeunes dans le sang, euh… dans le vent!

Parlant de jeunes dans le vent, un défi qui se pose souvent à un auteur jeunesse mettant en scène une jeune fille vivant à une époque reculée, c’est… de ne pas mettre en elle une copie mentale d’une adolescente d’aujourd’hui, alors qu’elle vit dans une société où les droits des femmes étaient circonscrits à la reproduction et ni l’expression « droit des femmes » ou le mot « féminisme » n’existait).

Même suivre un jeune garçon à une époque donnée peut causer un souci. Car comment notre jeune héros réagit-il à des choses inacceptables aujourd’hui comme l’esclavage? (Allusion à Tom Sawyer et Huckleberry Finn ici.) Ou un jeune qui sort avec ses copains pour voir… les jeux de cirque dans la Rome ancienne? Les mentalités et les habitudes évoluent.

Deux auteurs de ma connaissance ont résolu le dilemme en faisant voyager leur protagoniste moderne vers le début du XXe pour assister aux événements. Ça a donné _John et le règlement 17_ des coauteurs Jean-Claude Larocque et Denis Sauvé. Inutile de vous dire que, comme auteure de science-fiction, j’ai dé-tes-té cette solution destinée à pour ne pas trop éloigner l’ado moderne de son nombril…

Bref, défi d’estoc et de taille (haha, en garde!) que de mettre en scène des adolescents vivant dans un Japon médiéval

  1. en leur faisant vivre une aventure (« Sato et Yukié grandissent comme des samouraïs et sont tiraillés entre deux loyautés » = TRUE)
  2. qui va tenir le lecteur en haleine (« Yukié arrivera-t-elle à finir la vaisselle à temps pour la cérémonie du thé? » = EPIC FAIL),
  3. en donnant à ces jeunes un certain contrôle sur leur vie, une mesure d’autonomie (« Yukié ne veut pas se marier au fils du seigneur voisin mais elle sera contrainte d’obéir et se résigne à son sort »= FALSE)
  4. mais sans sacrifier au réalisme du contexte historique (« Sato trouve sous le tatami un mystérieux masque qui lui donne des pouvoirs surnaturels » = FALSE).

(Dans le 3e cas on a Donalda dans Les pays d’en haut)
(Dans le 4e cas c’est du Amos Daragon et ce n’est plus de l’historique!)

Eh bien après avoir lu deux volumes, je dirais mission accomplie, en tirant quelques cheveux et volant quelques chevaux.

Geneviève Blouin y réussit en faisant de la famille Hanaken (-sabre) une lignée de maîtres d’armes, dont les filles s’entraînent autant que leurs frères (car il y a une frère et sœur aînés aussi). Yukié est pleine de talents et arrive ainsi à se faire accepter comme guerrière, ce qui aide une lectrice à s’y identifier. Sato doit assumer un rôle pour le quel il ne se sent pas prêt, avec les doutes de l’adolescence qui répondent à ceux d’un jeune lecteur.

Les adolescents sont placés dans une situation privilégiée qui leur permet d’exercer un certain contrôle sur leur destinée. Dans les cas où leur détermination ne suffirait pas, ils reçoivent l’appui des « aidants naturels » (Yamaki, Norushi, et parfois le seigneur Takayama) de cet univers. Ils peuvent donc être présents lors d’événements réels de l’histoire du Japon.

Sans dévoiler la fin de la série (car je n’ai pas lu le dernier livre encore) j’ai apprécié le respect de l’histoire.

J’apprécie le format trilogie car c’est une bonne continuité, sans étirer la sauce.

Pour en savoir plus: Geneviève m’a gentiment donné ses références pour les fans qui souhaitent approfondir leurs connaissances de la période historique des Shoguns.
« Pour les bouquins, ça c’est ma bible » : https://www.amazon.com/Japon-dictionnaire-civilisation-Bouquins-French/dp/2221067649   « et ça c’est un régal pour les yeux » : http://www.gallimard.fr/Catalogue/GALLIMARD/Decouvertes-Gallimard/Decouvertes-Gallimard/Histoire/Le-Japon-eternel   

2- Jean-Claude Larocque et Denis Sauvé – La trilogie d’Etienne Brûlé

   TrilogieEtienneBrule
Tant qu’à rester dans les trilogies… La, je vais parler moins longtemps, parce que la série ne m’a pas accrochée de la même façon. Toutefois c’est une série historique qui vaut le détour car il explore un héros découvreur de l’Ontario. Et un francophone d’origine!

On connaît peu de choses sur Étienne Brûlé, qui n’a pas laissé d’écrits derrière lui. Toutefois, ça n’a pas empêché plusieurs auteurs de pondre des briques à son sujet.

Comme:

Michel Michaud, Le Roman d’Étienne Brûlé, Montréal : Libre expression, 1998, 532 p (ISBN 2-89111-785-9);
Francois Dallaire, Le sauvage blanc, Paris : L’Harmattan, 208 p. (ISBN 2-7475-3339-5).
La page Wikipedia consacrée à Étienne Brûlé : https://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89tienne_Br%C3%BBl%C3%A9

Jean-Claude Larocque et Denis Sauvé ont repris l’exercice en raconter la vie qui commence en France et s’engage à 14 ans sur un navire commandé par Samuel de Champlain. C’est une lecture très jouissive et réaliste des conditions de vie, et de la belle aventure de Samuel de Champlain, bref le livre a le vent dans les voiles!

Ce qui m’a touchée, c’est que toujours Étienne négocie et apprends plusieurs langues au cours de ses voyages pour se rapprocher des tribus amérindiennes. Même qu’il s’en rapproche un peu trop bien, vu qu’il aura deux familles distinctes. Et tout cela sans avoir jamais appris à lire ou écrire! (Mais il savait compter par exemple.)

Seule ombre au tableau, un des braves de la tribu (que les auteurs se plaisent à montrer à répétition qu’il ne l’était pas trop, brave, d’ailleurs Étienne lui sauvera la vie deux fois), bref, ce brave en prendra ombrage et deviendra un rival qui ha-GUIT,* le Étienne. Ça, c’est un point qui m’a agacée parce qu’on le voit venir de loin, celui-là, avec son gros tomahawk.

Dans au troisième tome, le bel enthousiasme de lecture retombe un peu face aux politicailleries qui poursuivent ce sympathique jeune homme de 35 ans qui veut juste vivre en paix auprès de sa famille indienne et sa tribu. Il va les retrouver, mais… chut!

En bref, un récit qui a une grande qualité par rapport à d’autres, c’est qu’il est linéaire: on suit tout le temps Étienne. Unité de point de vue qui rend ce livre fort accessible.

Le défi est que les auteurs ne ferment pas les yeux sur des scènes typiques de guerres entre tribus, et sur l’épreuve finale du héros. Ce n’est pas évident pour une série jeunesse.

* le hait, pour mes lecteurs non québécois  

3- Jean Mohsen Fahmy — Ibn Khaldoun, L’Honneur et la Disgrâce

KhaldounFahmy
On s’éloigne du froid Canada pour partir vers les chaudes contrées de l’Ifriqiya. (L’Ifriqiya représente une partie du territoire d’Afrique du Nord de la période du Moyen Âge occidental, à peu près sur la Tunisie). On devine d’où vient le nom Afrique.

Des sables du désert aux jardins de l’Alhambra au palais du sultan du Caire, la vie propulse Ibn Khaldoun, cet homme d’action et de pouvoir du XIVe siècle, au cœur d’un tourbillon d’aventures et d’intrigues. Cet ouvrage de 370 pages est un récit complet.

Jean Mohsen Fahmy nous dévoile la carrière du brillant intellectuel au travers les yeux de son serviteur, un européen acheté comme esclave au jeune age de 10 ans. Le garçon est attaché au service du fils de la maison, Ibn Khaldoun, son aîné de quelques années. Leur amitié durera toute la vie.

La ligne temporelle est particulière. Chaque chapitre commence à un point précis, soit le siège de Damas par Tamerlan, l’empereur des Mongols, puis on retourne en arrière visiter le passé et les hauts lieux de savoir d’un royaume aujourd’hui oublié.

Ibn Khaldoun – L’honneur et la disgrâce n’est pas un roman destinée à la jeunesse; certaines scènes du siège de Damas en 1400 sont difficiles. Tamerlan était un conquérant fort peu recommandable qui faisait massacrer les populations qui lui résistaient. Son trademark était de faire d’empiler les crânes des vaincus en pyramides de 1500 crânes, ce qui facilitait le comptage des morts. (On appréciera le sens pratique.)

D’autres scènes portent sur des conversations détaillées entre Ibn Khaldoun et son serviteur, ou ses amis tout aussi intellectuels que lui.

Parlant d’intellect, le défi à relever était de présenter un personnage tellement hors-norme, d’un intellect si puissant qu’on a du mal à l’imaginer aujourd’hui en termes de QI. Dans un chapitre, l’empereur Mongol charge Ibn Khaldoun (son prisonnier, euh… invité) de rédiger TOUTE la géographie physique et humaine du Maghreb, en une semaine. Étant géographe de formation, le défi m’a touchée.

  • « Tu rédigeras donc une description détaillée du Maghreb dans son ensemble, de ses montagne et de ses vallées, de ses rivières et de ses mers, de ses villes et de ses ports, de ses habitants, de leurs richesses et de leur commerce. Tu n’oublieras pas de mentionner les principaux souverains, les peuples qu’ils dirigent, les tributs qu’ils lèvent. Je désire tout savoir sur le Maghreb. Va maintenant. » (p.104)

Puisant dans la mémoire de ses voyages, le gars a rédigé à la main dix cahiers bourrés de détails et de cartes, totalisant 240 pages, et ce d’une façon bien ordonnée. Chapeau! Je n’ose imaginer un élève universitaire en produire autant!

Le Livre des exemples (le titre complet étant: Livre des enseignements et traité d’histoire ancienne et moderne sur la geste des Arabes, des Persans, des Berbères et des souverains de leur temps) est l’œuvre principale d’Ibn Khaldoun. Il compte 1 475 pages dans l’édition publiée au Caire en 1967.

Revenons au roman: si, au début, la narration par une tierce personne agace (Mon maître a fait ceci, mon maître a dit que…), il arrive quand même des événements qui affectent la vie du narrateur auquel on s’attache. Le narrateur-compagnon, nécessairement obscur, redonne la dimension humaine de son modèle.

À lire pour les florissant portraits d’un grand royaume du Maghreb.

Pour les curieux, la page Wikipedia d’Ibn_Khaldoun vaut le détour: https://fr.wikipedia.org/wiki/Ibn_Khaldoun.   

4- Diana Gabaldon – La rose et le tartan – L’humour à la rescousse!

Gabaldon4livres Copy

1- Outlander 850 p. 2- Dragonfly in Amber 947 p. 3- Voyager  (couverture difficile à retrouver)  4- Drums of autumn    + 4 autres!

J’ai découvert la série dans une vente de garage. J’ai l’édition « mass-market paperback » des premiers livres, avant que l’éditeur décide que ce serait cool d’imiter la sobriété de la série Game of Thrones avec ce genre de couvertures:

ComparaisonGabaldonRRMartin

J’ai donc complété ma série avec d’autres ventes de garage ce qui fait que mes éditions sont disparates. Pour me faire pardonner d’avoir acheté tous les tomes à 25-50 cents chacun – car je m’efforce toujours d’encourager les auteurs que je lis- j’ai décidé de partager mon plaisir de lecture.

La série n’est résolument PAS jeunesse, tant par les description des blessures (arrg!), des soins de l’époque (re-arrg!), de la situation politique, de la situation des femmes à l’époque, que les scènes de sexualité plus explicites et… la simple longueur (850 pages pour le premier tome, 950 le 2e, 1000+ pages pour les autres formats « paperbacks »).
J’ai lu Outlander, Dragonfly in Amber et j’arrive dans Voyager (le 3e).

Les 1000 pages (pas lu de livres aussi épais depuis The Stand), sont la principale raison de mon retard, car l’auteure est rendue au 8e tome…

Outlander: Ce qui rend l’écriture de madame Gabaldon originale, c’est l’humour sous-jacent, omniprésent. Toutes les descriptions de Claire ont un charme qui retient la lectrice.

  • « The other men also disarmed, as was suitable in the house of God, leaving an impressively bristling pile of lethality in the back pew.” (Outlander)
  • “Does it bother you that I’m not a virgin?” He hesitated a moment before answering. “Well, no,” he said slowly, “so long as it doesna bother you that I am.”

Et voici la situation contre-tendance: Claire, à 28 ans, infirmière déjà mariée transportée par magie de 1945 à 1743 en Écosse, va initier Jamie Fraser, 23 ans qui est… vierge. Et il y aura un tas de situations mêlant histoire et péripéties, où les talents d’infirmière de Claire sauvent des vies, y compris celle de Jamie.

Je dois admettre qu’avant de lire Outlander, je faisais partie des gens qui levaient le nez devant un statut de best-seller (c’est poche, c’est la publicité, c’est l’algorithme d’Amazon, etc.) Eh bien ce best-seller-ci est fort bien mérité.

Dans le 2e roman, l’histoire se déroule à deux voix, au passé et au présent de… 1967. Claire a une fille de 20 ans, l’enfant de Jamie. Celui-ci avait pressé Claire de retourner au XXe pour qu’elle poursuive sa grossesse. Il sait qu’autrement elle risque la mort. Et lui-même se prépare pour la bataille de Culloden dont il ne sortira pas vivant (qu’il pense!!!)

Dans Voyager, Claire retourne dans le passé à la recherche de son amoureux qui aurait survécu (je le voyais vraiment pas venir! :^p  )

Vingt ans on passé. Claire est veuve (donc OK pour re-galoper dans le passé), a fait des études de médecine (qui s’avéreront encore fort utiles).

Le passage qui m’a touchée au début du livre, c’est que Claire (48 ans) rencontre une femme de 29 ans au corps et au visage maganés par la vie. Claire constate que la jeune femme a perdu la moitié de ses dents, alors qu’elle, grâce aux soins de dentiste, a encore toutes les siennes…

C’est cette lucidité pratico-pratique qui frappe chez Diana Gabaldon, avec l’humour dont j’ai parlé plus tôt.  Un regard ironique toujours en finesse, qui s’efface poliment devant les scènes dramatiques hautes en couleurs.

Une lecture pour les longues soirées d’hiver, au coin du feu, avec une reconnaissance des avantages de notre époque.   

5- Mentions honorables

J’en parlerai sans doute dans un prochain article car ils valent une bonne préparation. Les fans abonnés à ma lettre vont recevoir avant tout le monde.

Jean Auel, Les enfants de la Terre (toute la série, j’en ai lu trois) suit Ayla, une femme préhistorique cro-magnon élevée par des Néandertaliens. J’ai accroché avec La Vallée des chevaux, à cause des détails de survie d’une jeune fille seule dans une nature hostile.

Gil Adamson, The Outlander (2007) un western canadien qui vaut le détour. Autour de 1900, une jeune femme fuit, des chiens à ses trousses…

Robert J. Sawyer, La trilogie The Quintaglio Ascension: Far-Seer, Fossil Hunter, Foreigner. Attachez vos tuques, on a des dinosaures médiévaux transplantés sur une planète! Sawyer reconstitue en parallèle les grandes  étapes des découvertes scientifiques qui ont fait avancer l’humanité, avec un découvreur qui bouscule les traditions. À lire pour la gestion des instincts territoriaux de ces mini-tyrannosaures qui compliquent les relations sociales!

Plus d’info sur le site de Rob: sfwriter.com (ça prend un auteur astucieux et ratoureux pour acheter ce nom de domaine!)