Le parfum de l’invisible

PasdeFemmesExtrait

Et si le petit groupe de potes du Grand Prix de BD d’Angoulême avait sélectionné 30 dessinatrices/auteures, sans aucun homme ?

Quelque chose me dit qu’il y aurait eu de chaudes protestations, au sujet de la non-représentation des hommes dans la monde de la BD, qu’ils occuperaient – dixit les grands vendeurs de BD commerciales – à 85 %.

Les premières à tirer la sonnette d’alarme ont été le Collectif de créatrices de BD contre le sexisme  avec cet article. Par la suite, le sympathique Riad Saatouf a décidé de retirer son nom de la liste, et d’autres dessinateurs lui ont emboîté le pas. (Le titre est un petit emprunt à Milo Manara, qui s’est lui aussi gentiment retiré.)

Puis -pouf! – En 24 heures, tous les médias ne parlaient plus que de la chevaleresque décision des hommes nominés. Exit le collectif des femmes artistes.

Etre féministe est cool pour un homme… mais ringard pour une femme.

 

La réponse du prince

La réponse (non signée) du FIBD  se résume par la ritournelle habituelle  (mes commentaires entre parenthèses):

0- Nous aimons les femmes! (Mais on ne les considère pas comme des vraies artistes à moins qu’elle fassent un million de ventes)

1- L’oeuvre des femmes artistes ne s’inscrit pas dans la Grande Histoire de la BD « Le Festival ne peut pas refaire l’histoire de la bande dessinée » (histoire écrite par qui? Mes 12 albums y figurent-ils?)

2-Et puis, vous n’êtes que 15% à publier (à quelle aune mesure-t-on cela? ) et on vous fait une fleur dans notre Sélection officielle avec 25% d’albums par une créatrice. 

3- « Si l’on observe la bande dessinée franco-belge, qui nous est la plus proche, et que l’on regarde des marqueurs générationnels, tels que les périodiques Tintin, Spirou, Pilote, A suivre, Métal Hurlant, Fluide Glacial,… il est objectivement beaucoup plus rapide de compter leurs auteures (presque sur les doigts de la main) que leurs auteurs. « 

(Sous entendu: L’excellence n’a pas de sexe, donc si vous étiez si bonnes que vous le prétendiez, vous y seriez sur cette liste!)

(Les revues A suivre, Fluide et Metal était des trip de gang de copains et ne m’attiraient pas. Pilote passait mieux la rampe, avec Bretecher dans l’équipe. )

4- Je suis bon prince, on va ajouter des auteures à la liste (ce qui fut fait le 6 janvier) mais c’est pas un quota, hein? 

(Comme si une femme artiste, après un tel soufflet, allait accepter avec enthousiasme une nomination bouche-trou: « oupse, désolé! » En plus ,si une artiste gagnait, sa victoire serait mise en doute.)

5- Plus tard, après le désinscription de 10 dessinateurs de la liste:
Oh et puis, zut: pas de nominés, vote direct  par les dessinateurs pros eux-mêmes. Le FIBD fait avancer la démocratie!

(À sa place j’aurais ré-enroulé le tapis, fermé le Prix et « on fera mieux l’année prochaine. »  )

Car sans le moindre contrôle sur qui vote et sous quelle identité, ça va être un vote de potes!

Ce dessin de Sarah McIntyre résume fort  bien la chose (à voir ici sur son blog.)

 

Biais de sélection

 

TableCristal

Un biais de sélection, c’est quand, souvent sans mauvaise intention, on ignore une grande partie de la population qu’on échantillonne.

Un expert a beau proclamer qu’il ne regarde pas le sexe de l’auteur, il a passé 40 ans à aimer un certain style de BD, à collectionner des tirages de tête dispendieux…  des aventures classiques de la plume des Grands et des Moyens de la BD. Alors ils continuent à chercher pour un style qui les intéresse, et passent à côté d’un tas de blogs, de fanzines, d’albums qui ne les intéressent pas… et qui sont souvent créés par des femmes.

Alors on proclame bien haut « Il n’y a pas femmes dont le travail est valable. »

(S’il y en a, c’est l’exception qui confirme le préjugé!)

Pour défaire le problème, il faut regarder plus en arrière dans la causalité.

Il y a « peu » de femmes peintres, artistes célèbres avant le XXe siècle, parce qu’elles n’avaient pas accès à l’éducation.

Les revues et collections mentionnées au point 3) ont été longtemps des club fermés, par contact, par affinités. Le ton acide et sexiste des revues des années 70-80: A suivre, Métal Hurlant, Fluide Glacial… n’attiraient pas les dessinatrices. Quant à celles qui voulaient être « dans le coup », il fallait pas trop ruer dans les brancards.

Il y a moins de femmes bédéistes en proportion dans l’industrie payante parce que:

Le temps!  une page de BD réaliste (Largo Winch, les Druides) exige entre 30 et 75 heures de travail (conception, incluse). Les auteurs très occupés rognent sur leur sommeil, ou ont un-e conjointe qui fait le ménage.

Les auteures, elles, même célibataires, manquent de temps pour tout car assument les taches ménagères et les soins. Alors elles vont choisir un style graphique plus relax pour créer, ce que d’aucuns s’amusent ensuite à leur reprocher.

D’où la lenteur de création (un de mes projets à temps perdu entrepris voici 4 ans…)  et je ne parle pas des démarches à faire pour convaincre un éditeur de miser sur nous! Donc, oui, les femmes font moins de cash avec les publications!

Et elles éditent et publient des petits fanzines à tirage confidentiel, que les experts d’Angoulême ne voient pas non plus.

 

 

La femme invisible

 

Et sans parler des taches aveugles qui se construisent par habitude mentale.

L’expert subit aussi, la pression sociale des préjugés de longue date. Les femmes, c’est moins intéressant, moins sérieux, moins créatif, etc.

On la tolère, on la complimente sur l’équivalent de sa broderie au petit point. Mais c’est tout.  On ne la « voit » pas comme professionnelle.

 

CeQueVerraitAngouleme

Et ce regard indifférent, vague, ennuyé mais poli, je l’ai rencontré.

Ça mine la confiance en soi. Ça me rend moins agressive pour présenter mon projet. Donc plus de refus…

C’est pour cela que je m’auto-édite, tannée d’attendre après des éditeurs qui cherchent le prochain Arleston ou le prochain Van Hamme…

Bref, les auteures de BD malgré leurs travaux abondants, restent marginalisées, sous-médiatisées, donc invisibles aux yeux des « experts », ceux qui justement écrivent l’histoire de la BD. Au point qu’il faut aller chercher des Annie Pilloy  allez voir Créatrice de BD, autopsie d’un malaise. Et Mira Falardeau a réuni un livre sur les auteures de BD d’humour au Québec.

Je pourrais passer des anecdotes vécues ici, je mettrai seulement celle-ci. qui a été observée par deux confrères présents! Et d’autres que je manque de temps pour illustrer.  Eh oui, le temps libre qui nous manque tant!

J’ai réalisé un article de blog intitulé disparaître derrière sa toile lors du décès de Moebius. L’artiste, normalement, ne doit pas se soucier de popularité. Mais « soyons réaliste » comme le disait de monsieur du FIBD: un peu de reconnaissance apporte du courage et un peu de temps libre à l’artiste.

Trop souvent, une femme auteure  reste invisible.

Elle repart ses dessins sous le bras, laissant derrière elle un sillon de parfum que le vent dissout.

 

 

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