Grandeurs et misères de la table de dédicace – 20

Des fans critiques...Il y a très peu de personnages de couleur dans mes  premières BD, ce qui reflète l’entourage dans lequel j’évoluais. Par réflexe, je dessinais des persos « caucasiens » (des blancs, quoi). Les choses ont changé quand j’ai étudié à l’École polytechnique, et le joyeux melting pot de races a fini par déteindre sur mes BD.

Dans La plume japonaise, sont apparues en 1995 (dans le fanzine MensuHell) les Otaku Ladies, un trio de jeunes femmes « colorées ».  En Ontario, l’immigration venue d’Afrique et d’Haïti change tranquillement le portrait de la communauté francophone. Février est devenu le mois de l’histoire des noirs, ces oubliés de la grande histoire.

Aussi, dans ce gag réalisé en 2002, j’ai pris les devants, en exagérant un peu. Pour créer, l’artiste puise dans ses expériences. Aucune oeuvre d’art ne peut satisfaire tout le monde, étant donné la diversité des lecteurs. Ainsi, le gag de la page 12…

La BD Ruego, d'après une nouvelle de Jean-Louis Trudel, co scénarisé avec Salvador DallaireÀ travers les années, mon travail est toujours « trop » ou « trop peu ».

Trop de violence (dans Ruego, y en a beaucoup, y compris le perso qui se fait trancher la tête) ou trop peu (la plupart des violences graphiques étaient dessinées de façon indirecte ou « vues de loin »). Ruego est, pour le moment, ma seule BD qui s’adresse aux 18 ans et plusse.

J’ai grandi à une époque ou les BD « grand public » d’aventures ou policières étaient accessibles pour les enfants, (au dessus de 8 ans, mettons). Je pense aux séries Alix, Gil Jourdan, Ric Hochet, et même Thorgal à ses débuts…)

Aujourd’hui, la BD mainstream a repris  des éléments graphiques de nudité (surtout féminine) et de violence qui caractérisaient les BD « adultes » de jadis (ex. l’oeuvre de Manara, et Les passagers du vent, de François Bourgeon). Même si j’aime beaucoup les séries historiques, je ne mettrais pas, par exemple, Les Druides (dessiné par mon talentueux confrère Jacques Lamontagne) entre toutes les mains… 

Ce qui fait que mes projets de BD d’aventures « sérieuses », qui dans les années 1970 auraient été publiables « grand public », se retrouveraient aujourd’hui cantonnées au dans les catégories « jeunesse ». Tel celui-ci (La route des honneurs).

La Route des Honneurs, page 19

Côté subversif, mon travail a toujours été over-ground. Je peux dire que ma seule oeuvre vraiment underground  tant dans le style graphique négligé que le propos, a été publiée dans MensuHell.  (Le titre: « C’t’à cause de Jean-Paul II que je me rase les jambes« , avis aux amateurs!)

Si vous faites aux « autres » une trop grande place dans votre oeuvre, retentissent les mots « politiquement correct »! L’expression tire son origine des milieux marxistes français. Le philosophe Michel Foucault a écrit : « une pensée politique ne peut être politiquement correcte que si elle est scientifiquement rigoureuse » (Quinzaine littéraire, n° 46, 1er-15 mars 1968).

Autrement dit, « politiquement exact« . Parler court, précis, concis.

« Utilisée ultérieurement par les milieux conservateurs américains au cours des années 1980, l’expression visait à moquer, et à combattre, les discours employés à gauche sur la défense des minorités » (autre extrait de la définition Wiki).

Hélas, ces mots sont passés dans le vocabulaire  pour dénigrer tout désir d’élargir la palette des héros BBJS (beaux-blancs-jeunes-en-santé)… ou la simple politesse! Alors qu’à l’origine, il s’agissait de dénigrer l’hypocrisie de vouloir
*paraitre* ouvert d’esprit sans l’être vraiment. On s’en sert pour dénigrer les opposants à n’importe quelle stupidité politique comme l’élimination du formulaire long obligatoire du recensement, ou la récente destruction d’archives scientifiques.

Voir ici le graphe d’usage des mots politically correct compilé sur le site Ngram. Celui du P-incorrect suit plus bas.

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Au Québec, l’usage de l’expression a bondi juste après le massacre des femmes à mon école le 6 décembre 1989. C’est pour cela que je ne les utilise presque jamais dans mes interventions publiques.

Pour moi, la rectitude politique (political correctness) reste indissolublement liée à l’après-massacre et au ressac anti-féministe qui a suivi (Vae victis! c’est toujours la faute des vaincus ou des victimes). Le dénigrement des mouvements féministes, d’égalité raciale, de défense des gais et lesbiennes… s’accompagne immanquablement de ces deux mots.

Ça fait bizarre de penser que ma génération a été élevée avec l’idéal de la droiture (rectitude, quelqu’un?) et d’intégrité (honnêteté, pas intégrisme!)

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Dans les deux graphiques, on remarque une accélération en 1993 (milieu de la pente) de l’usage des deux termes qui atteint un maximum en 1998 avant de s’essouffler après 2002  à mesure que l’emploi excessif de ces termes en dilue l’impact. Vous vous rappelez la comptine « Celui qui le dit c’est celui qui l’est… »?

À force de se vanter à tout bout de champ d’être politiquement incorrect, certains luminaires intellectuels deviennent très « culturally correct ». Pour ne pas dire conformistes…

La dénonciation du PC devient-elle une langue de bois à son tour?

La force du paraître est très puissante en notre société. Comme femme, je continue de ressentir la pression de bien paraître (aux yeux de qui?). Ce besoin de bien paraître nous pousse vers le conformisme. Aujourd’hui, pour avoir l’air cool , il faut être : irrespectueux (sauf face à l’argent), impoli-e, vociférant, fier de ses préjugés… bref, politiquement incorrect.

Politiquement correcte, moi?

Surtout les deux premières syllabes! La politesse n’est pas un ensemble de règles strictes hypocrites. C’est l’expression sociale de la gentillesse (le mot provient du latin gens « la grande famille », nomen gentilicium ).

Dans ce monde anonyme, la politesse est la seule manière de dire, à un parfait inconnu, qu’il ou elle fait partie de la grande famille humaine.

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