Pollution et climat: du cinéma à la démarche scientifique

En parallèle à mes activités d’écriture, je garde un oeil collé (mais pas trop) sur l’actualité et les sciences. Ce qui me permet d’observer les jeux des « controverses » qui agitent les médias face aux symptômes du réchauffement climatique.

Mentalité à tiroirs : Climat et pollution ne sont pas séparés

Les deux tiroirs

La dernière tendance dans le déni du changement climatique est arrivée: un article du The Globe and Mail dit aux écologistes de se la fermer, euh … « se concentrer sur les vrais problèmes» (la pollution, le smog, la perte des habitats naturels) au lieu du réchauffement de la planète qui est trop compliqué pour qu’on y applique une solution simple. On encourage les lecteurs soucieux de l’environnement de séparer le bon grain de l’ivraie.

Cette assertion suppose l’existence de deux tiroirs distincts: l’un appelé «climat» et l’autre «pollution», qui ne peuvent pas être ouverts en même temps.

Le même article reproche aux associations environnementales de s’être préoccupées exclusivement des changements climatiques en ignorant, voire même en étouffant, les autres problèmes.

Ma réaction immédiate: quoi? Tout le travail fastidieux qu’implique la protection des habitats fragiles, des animaux et de la flore des zones humides, des forêts tropicales, réalisé au fil des ans par les associations environnementales, ainsi que les actions plus terre-à-terre accomplies chaque jour par des bénévoles locaux, sont balayés sous le tapis!

Newsflash: si la perte d’habitats vous inquiète, les changements climatiques auront une forte incidence sur les habitats du monde entier. La mentalité « à tiroirs » ne reflète pas la réalité.

Ce réflexe de vouloir une solution claire et simple, provient de nos propres attentes face à la science, teintées par le… cinéma!

Aaah, enfin une menace impossible à nier!

La démarche scientifique au cinéma

Dans tous bon suspense scientifique, le héros ou un groupe de scientifiques confrontés à un problème parviennent à identifier la cause en 30 minutes, une heure maximum. Ils trouvent une solution dans les vingt minutes qui suivent, et l’appliquent, ou synthétisent le remède miracle, en 10-15 minutes de cinéma tendu.

Et, dans un paroxysme de tension dramatique, le monde est sauvé juste à temps! Même en tenant compte du format du film, les spectateurs ont été conditionnés à désirer « des solutions simples, MAINTENANT! »

Dans Armageddon, il n’y avait aucun mal à identifier la menace, plutôt évidente. Pas de problème pour que tous les gouvernements du monde reconnaissent la gravité de la situation et la nécessité d’agir. Il y a bien une ou deux manifestations de sectes religieuses apocalyptiques, mais aucun groupe ne proclamait que l’astéroïde fonçant sur la Terre était un canular, aucune industrie privée ne finançait des sites Web niant l’existence de l’astéroïde.

Et, dans ce monde merveilleux, les scientifiques ont travaillé ensemble de manière transparente pour préparer la solution.

Si seulement l’impact de nos émissions de carbone était aussi évident à l’œil nu qu’un astéroide géocroiseur en approche… ou comme toutes les modifications du paysage agricole depuis plus de deux siècles.


La recherche scientifique au jour le jour

La démarche scientifique dans le vrai-monde-où-l’on-s’ennuie

Dans le monde réel, la science n’est pas, mais alors pas du tout, sexy. Ni rapide.

L’image représente la savante folle dans un laboratoire de l’École Polytechnique, testant des eaux usées. Toute recherche exige des années de patient travail. Les scientifiques sont formés dans des domaines hautement spécialisés.

Mon propre mémoire de maîtrise en géographie s’intitulait « Origine et évolution de deux terres noires de la MRC du Haut-Saint-Laurent« . Il traitait de la reconstitution de l’histoire des zones humides par analyse des grains de pollen préservés dans les tourbières acides. (Ai-je perdu un lecteur?)

En pratique, cela signifie: lectures, préparation, une belle journée ou deux d’échantillonnage de carottes de tourbe, puis deux ans de traitement en laboratoire, des lectures encore, des centaines d’heures d’analyse du pollen préservé, des comparaisons avec d’autres travaux… Toutes ces étapes longues et minutieuses ont servi à reconstituer l’évolution de la flore et du climat local…

(En passant, les zones humides du sud du Québec sont en régression rapide.)

Chaque chercheur ou groupe de recherche travaille dans ses propres institutions. La publication des résultats est le fruit d’un long processus de vérification des données et méthodes par des pairs. Des conférences annuelles permettent à des milliers de chercheurs de se rencontrer et de discuter (et disPUter!) leurs conclusions. En français, le congrès de l’ Acfas
réunit des scientifiques chaque printemps au Québec.

Pour un problème de l’ampleur et de la complexité des changements climatiques globaux, le simple fait d’amener les gouvernements du monde à reconnaître l’existence du problème a nécessité une énorme somme de travail par un grand nombre de personnes, pas par une vedette solitaire. (Quoique des vedettes sont parfois venues appuyer – ou contredire! – les résultats).

La construction d’un graphique comme celui ci-bas a requis un très grand nombre de données.

Repartition des GES dans le monde

Donc, rien d’étonnant à ce que des entreprises qui préfèrent se laver les mains du climat aient eu un plaisir fou à faire du picorage (cherry-picking) de petits écarts ou d’approximations dans les compilations des résultats de plus de 3000 chercheurs, assistants, ainsi que les centaines d’études individuelles d’impact local du réchauffement climatique depuis 10 ans. Les courriels volés à l’université d’East Anglia par des hackers du Climategate persistent sur les sites de déni, même après des enquêtes aient innocenté l’unité de recherche impliquée.

Peu de citoyens qui travaillent dur ont assez de temps libre pour vérifier et contredire les faux-arguments et sophismes. Pendant ce temps, des fortunes sont canalisées vers des sites niant le changement climatique et vers des “instituts paravents” qui brouillent les cartes avec des arguments faux ou des rumeurs que personne n’a le temps de vérifier. Une fois, j’ai passé trois heures à déconstruire un argument fallacieux. Ma réponse pondérée a été noyée dans un océan d’hypothèses simplistes.

Des attaques similaires contre les sciences proviennent du coin des néo-créationnistes. À quand un site des théoriciens de la Terre plate, affirmant qu’une planète ronde est un canular élaboré?

(Quand la croyance en la Terre plate générera des profits.)

Dénoncer le canular de la Tere ronde!

La zone de confort

En plus du « une solution simple, maintenant ! », un autre problème des arguments rationnels est que la plupart des humains réagissent par des émotions, surtout la peur, plutôt que la raison, lorsque leur mode de vie et leur confort sont menacés. (Bien sûr, tous les sites de déni se vantent que la raison est de leur côté, ce sont les autres qui mènent des campagnes de peur…)

Un test psychologique a montré que, face à deux choix, soit obtenir cinq dollars MAINTENANT ou attendre deux semaines pour obtenir 10 $, la plupart des gens ont choisi le la sécurité d’avoir le billet de 5 dollars maintenant. Qui se préoccupe de plus tard? Pour choisir l’inconfort à court terme, il faut une puissante motivation, comme la préservation de la biosphère.

Tout ce qui menace notre zone de confort actuel est considérée avec scepticisme. C’est arrivé dans n’importe quel domaine. Par exemple, le lien entre le tabagisme et le cancer du poumon a été remis en question… par des experts de l’industrie du tabac, qui se considéraient ouvertement comme des « marchands de doute ».

Il aurait fallu présenter le problème de cette façon:

Le climat se réchauffe
les combustibles fossiles
ne sont pas la cause
il existe une solution
simple
qui ne coûtera que quelques sous
aux contribuables
donnant des bénéfices considérables
pour les entreprises
nul n’aurait
à changer quoi que ce soit
à son mode de vie

Il n’existerait aucun site niant le changement climatique, pas plus qu’on trouve des sites consacré au « canular de la planète ronde ».

Donc, que vous croyez au RCA, ou au RC simple sans cette horrible lettre culpabilisante « A » (anthropique), ou pas du tout, concentrons-nous sur autre chose qui évoquera en nous des souvenirs chaleureux. Revenons à une époque où le long mot en-vi-ron-ne-ment n’était pas encore répandu, alors que l’impact des activités humaines se montrait à la fois évident et (relativement) simple… la bonne vieille pollution!

Smog au-dessus de la ville de Mexico

Un indice du passé: la pollution!

Depuis 1960 (Rachel Carson lançait son fameuxSilent Spring en 1962)  les signes de dommages à l’environnement se multiplient : destruction des habitats naturels, perte de biodiversité, problèmes de santé liés au smog, etc.

Au cours des 50 dernières années, les combustibles fossiles et les constructeurs automobiles ont été maintes fois avertis par la communauté scientifique des conséquences de leurs émissions de gaz. Et par la communauté culturelle…

laffont-pleinvent95-1978

 

J’en profite pour souligner une lecture de SF qui m’avait marquée : en 1973, paraissait La ville sans soleil par Michel Grimault. L’histoire se déroulait dans les années 1980 dans une ville trop polluée. S’y opposaient des gangs de jeunes anti-pol (les gentils écolos) et pro-pols (les vilains pro-industrie). Les anti-pols se heurtent à la résistance intéressée du principal industriel de la ville, propriétaire des usines les plus polluantes.

Le roman présente une vision un rien manichéenne des protagonistes (quel jeune se proclamerait de lui-même « pro-pollution? »), quoique l’industriel pollueur a un fils malade (snif)! Le comportement de cet industriel, qui corrompt un journaliste et fait publier « ses » résultats scientifiques, reflète pourtant ce qu’on voit presque 40 ans plus tard!

Suite aux impacts indéniables de la pollution, le complexe industrio-pétrolier a-t-il levé le petit doigt? Les compagnies automobiles ont-elles mis sur les routes des voitures électriques accessibles dans les années 70?

Les années 80?

Les années 90?

Non. Pas parce que ces sociétés avaient des intentions malignes envers la population, mais simplement à cause de l’inertie inhérente aux grandes structures, plus la valeur sans cesse croissante des produits pétroliers.

Dynamique des pluies acides: tout ce qui monte... redescend!

Dans les années 1980, les problèmes qui ont frappé les imaginations sont  les émissions de fluorocarbones qui détruisent notre couche protectrice d’ozone, et les émissions de dioxyde de soufre qui ont causé des pluies acides, tuant nos érables. (L’expression « pluie acide » a été pour la première fois utilisée par Robert Angus Smith en 1870. Elle décrit depuis toutes les formes de précipitations (pluies, smogs, aérosols, etc.) qui dégradent voire détruisent des écosystèmes et/ou corrodent ou dissolvent certains bâtiments anciens et fragiles.)

Dans chacun de ces cas, les industries ont payé des spin doctors pour nier le problème. Les citoyens et organismes concernés ont dû redoubler d’efforts pour sensibiliser le public sur ces questions. Les industries ont accepté des mesures d’atténuation, seulement quand elles étaient acculées au mur par les consommateurs et les gouvernements. Par la suite, entraînées par les mêmes forces économiques, les industries se sont adonnées aux joies du green washing.

En somme, leur comportement passé envers la pollution étant un indice, les grandes entreprises émettrices de carbone ne seront pas enclines à réduire leur rentabilité ou prendre leurs responsabilités… sauf si les gouvernements financent leurs recherches pour trouver des méthodes moins polluantes d’extraction du combustible ou de séquestration du carbone. Et si le gouvernement assume seul la remise en état des sols contaminés…

Puits de carbone:  une technologie qui aurait pu être prète pas mal plus tôt...

Au lieu d’internaliser les effets de leurs émissions polluantes, les industriels plongent dans leurs poches profondes pour financer des marchands de doutes qui propageront leurs vues du monde. Ils vont continuer ainsi tant que dureront les réserves de pétrole. Et le pétrole peut couler longtemps si on étire les ressources existantes.

Terre desséchée

Un avenir peu reluisant

Il y a un autre avantage pour les entreprises à garder leur tête dans les sables (bitumineux?) et « attendre la fin de » la crise.

Lorsque les conséquences du réchauffement de la planète deviendront impossibles à nier, (avec les terres arables épuisées par les monocultures, les processus de désertification et les troubles politiques causant des migrations de réfugiés, avec la disparition des classes moyennes écrasées par la roue de l’économie…) seuls les puissants seront en mesure de s’assurer  une place dans les rares paradis épargnés.

Depuis leurs retraites reculées, ils contempleront le chaos à travers leurs caméras, réécrivant l’histoire. Et ils conclueront :

la Terre est morte de causes naturelles.

*

Quant au reste de nos descendants plus mal lotis… au moins, il n’y aura plus de polémique !

Un avenir qu'on préférerait éviter !

12 réponses à “Pollution et climat: du cinéma à la démarche scientifique

  1. J’aime beaucoup le temps et le soin que tu as mis à écrire cette chronique instructive, même si elle est aussi malheureusement réaliste. Merci beaucoup, savante pas si folle que ça!🙂

  2. Bon survol raisonné de la question, Michèle. J’ai eu l’occasion de discuter avec un sceptique du réchauffement planétaire pendant un party. Habituellement, je ne suis pas tellement un contradicteur en public, mais le sujet tombait dans mes cordes et je n’ai pas eu trop de mal à déboulonner ses arguments. Je lui ai servi une version raccourcie, et certes moins articulée, de ton billet sur le fonctionnement général de la science. Je me suis moqué comme il se doit de la théorie du complot des scientifiques qui mousseraient la thèse du réchauffement planétaire pour recevoir des subventions de recherche. Comme si c’était là qu’allait l’argent! Incidemment, la même personne ne croit pas que ce soit vraiment la grippe qui a causé autant de mort lors de la pandémie de la grippe espagnole dans les années 1917-1918 : la cause était l’affaiblissement général de la population des suites de la guerre. Ma foi, on peut pas l’accuser d’incohérence dans son scepticisme!🙂

  3. Un excellent site pour déboulonner des faux arguments (en anglais hélas) est le suivant, du professeur Mandia (http://www2.sunysuffolk.edu/mandias/global_warming/global_warming_denial_machine.html) .
    Le procès d’intention à l’encontre des scientifiques est caricatural, comme si on priait la sainte Vierge (ou tout autre autorité spirituelle) pour que le climat se dégrade, avec les catastrophes humanitaires que ça va entrainer! Je réponds parfois, « Moi je suis _biaisée contre_ le RC: je n’en *veux* pas!  » ;^)

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