Les jeunes lisent, oui, mais…

J’arrive du salon de Toronto.

Comme au Salon de Montréal, j’ai observé le flot d’écoliers et d’adolescents défiler devant ma table sans un regard pour mes romans. Même le sceau métallisé « Finaliste des GG » (finaliste aux prix littéraires du gouverneur général) apposé sur les Vents de Tammerlan ne suscite chez eux qu’indifférence. Ceux à qui j’adresse la parole vont regarder poliment la couverture, parfois le 4e de couverture, puis s’en aller acheter le dernier succès d’India Desjardins ou de Bryan Perro. Les exposants font d’ailleurs le gros de leurs ventes le jeudi et le vendredi, jour de visite des écoles.

J’ai écrit dans un autre billet qu’il faut comprendre les goûts des jeunes. Ils recherchent une histoire proche d’eux, de leur réalité. Parfois tellement proche que  l’écriture est « dumbed down« , le vocabulaire pauvre, hypersimplifié, calqué sur le texto des tchats… Et cela, je ne peux ni ne veux le faire.

Je n’ai pas envie d’écrire une énième histoire de cour d’école semblable à tant d’autres qui exploitent le même filon. La série Chaaas est écrite dans un style accessible, mais rigoureux.

La civilisation que j’y déploie peu à peu demande des soins, de l’amour, une mûre réflexion et beaucoup de documentation! J’y puise dans l’histoire autant que dans les sciences de l’environnement. La série a été finaliste aux prix des lecteurs 15-18 de Radio-Canada, finaliste aux Prix Trillum et, plus récemment, aux prix du GG.

Ces distinctions apportent une certaine validation de mon travail. Hélas, les jeunes lecteurs ne suivent pas.  Ni les grands médias*. Conséquence ennuyeuse: non seulement mes droits d’auteure sont minimaux cette année (je travaille à l’équivalent de 15 cents de l’heure), mais les salons du livre, à l’exception de celui de Toronto, ne m’invitent pas. Pourquoi?

Statistiquement, un jeune sur 10 ou 20 va être un amateur de science-fiction, ou s’avérera ouvert à cette saveur littéraire. Dès le départ, le bassin de lecteurs potentiels est réduit.

Les autres jeunes n’ont jamais entendu parler de mes livres. Puisqu’ils n’en ont jamais entendu parler dans les médias, ils jugent à l’avance que ces livres ne valent pas la peine d’être lus, et courent vers le best-seller de vampires « cute ».

Couverture des Vents de Tammerlan

Il y a, semble-t-il, le problème du graphisme.

Selon un spécialiste de l’Association des libraires consulté pendant le Salon de Montréal, la couverture, avec ses bandes diagonales blanches, a trop l’air d’un livre « pour la jeunesse », ce qui rebute les adolescents… et les adultes qui y trouveraient aussi leur plaisir de lecture.

Toutes les autres collections jeunesse privilégient l’image pleine page, avec un beau lettrage pour le titre, parfois doré pour les séries de fantasy. Et on y voit généralement le héros ou l’héroine de près, ce qui n’est pas le cas de Chaaas, dont les couvertures privilégient plutôt l’environnement et le « sens of wonder« .

Il y a quand même des exceptions notables.

Un jeune de 12 ans n’a pas acheté mes livres… parce qu’il les avait déjà tous dans sa collection!  D’autres adolescents, qui avaient entendu mes présentations sur la science-fiction, sont revenus avec leurs parents pour essayer un de mes romans. La fin de semaine s’est avérée fructueuse, car les adultes, eux, prennent le risque d’acheter mes romans, parfois pour eux-mêmes, parfois pour leur adolescent-e. Surtout, les bibliothécaires ont été heureux de découvrir de la SF jeunesse, une denrée rare. Le site Fous de lire recense les deux premiers tomes de La quête de Chaaas.

Bilan de ce salon de Toronto: deux fois plus de ventes, donc plus de nouveaux lecteurs, que le salon de Montréal. Une poussière comparée aux ventes des vedettes absentes du salon, mais une bonne raison pour moi de me taper douze heures de transports en commun en quatre jours pour m’y rendre!

Une bonne règle du pouce pour mes livres: si un jeune a lu les Harry Potter et n’a pas eu de mal à se retrouver dans cet univers de magie, l’univers exotique de Chaaas ne posera aucun problème de compréhension.  Sauf que mon univers ne repose pas sur de la magie ou du surnaturel, mais sur des bases physiques originales. Ce qui n’empêche pas les personnages d’avoir une vie spirituelle très riche!

Père Noël? S’il-te-plait, apporte-moi des lecteurs!

* je salue les exceptions: les médias franco-ontariens et l’AAOF, qui soutiennent sérieusement les écrivains francophones.

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6 réponses à “Les jeunes lisent, oui, mais…

  1. Les plus jeunes sont comme les plus vieux : s’ils n’en ont pas entendu parler, ils présument que ça va être mauvais. Ce n’est que les lecteurs boulimiques qui réalisent que les trucs dont on entend parler beaucoup sont souvent nuls (ou si les trois premiers tomes n’étaient pas nuls, ça s’essoufle rendu, disons comme ça, au sixième…)

  2. En effet, je crois que les jeunes lecteurs choisissent souvent de lire une oeuvre au lieu d’une autre tout simplement à cause d’un phénomène de mode, ou de popularité.

    Manque de curiosité ou volonté de faire comme les autres, de lire comme les autres…

    Quoi qu’il y aura toujours des exceptions… et c’est tant mieux… pour vous surtout!

    Dans mon adolescence, je n’ai jamais vraiment lu de littérature jeunesse. Mes premières expériences littéraires furent Michel Tremblay et Ernest Hemingway.

    Mais comme n’importe qui, ça a pris un peu de temps avant que ma curiosité littéraire se développe et que je découvre de nouveaux auteurs par moi même.

    Sur ce, je vous souhaite bonne chance dans votre opération séduction des jeunes lecteurs québécois.

  3. Merci Gen et CdLarousse pour vos commentaires!

    Il n’est heureusement pas question pour moi d’emprunter des chemins trop bien tapés pour gagner un lectorat. De toute façon, je ne pourrais rien écrire sans amour.

    À Gen: je reste zen, car dans mon adolescence j’ai, -ahem- moi aussi lu des romans poches autant que des bons. Et j’accepte que les jeunes ont besoin de sentir le ou les personnages proche de lui-elle.

    À CDlarousse:
    j’avais surtout lu des BD, que des BD, jusqu’à 11 ans. Puis, j’ai plongé dans des livres adultes, du genre les 6 tomes de Rois maudits de Maurice Druon, des San Antonio… Je ne comprenais pas la moitié de ce qui se passait, mais je lisais! Puis j’ai découvert les Robots d’Isaac Asimov…

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