Grandeurs et misères de la table de dédicace – 19

Le fan chauvin... une espèce en voie de disparition, heureusement!

Par chance, aujourd’hui, ce genre de comportement ne se voit (presque) plus. Mes lecteurs et fans fidèles explosent en variété et sont toujours encourageants.  Mais quand j’ai commencé en BD, Iris, Zviane, et plusieurs autres n’étaient pas nées et c’était pas encore évident. 

Ce fan atypique m’a été inspiré par un malaise diffus. (Les remarques sur les rideaux de dentelles et le goût de l’aventure ont vraiment été proférées par un confrère il y a longtemps). Le travail des dessinatrices n’est jamais ouvertement dénigré. Il est plus souvent… ignoré. Aucun expert ne va s’écrier à l’emporte-pièce  "les filles savent pas dessiner!" mais ils contourneront un travail qu’ils jugent "inférieur"… 

Il y a malaise pour la visibilité. Cet article de la critique BD Heidi MacDonald publié sur le site the Beat (comics culture) exprime bien ce malaise. The Comics Journal (dans lequel yours truly  reçut une brève mention lors de sa présentation à la première SPX/ICAF de Washington en 1997 – mais ils se sont trompés de dessin) avait récemment consacré un numéro de 700 pages aux dix dernières années de la BD. À le lire, on dirait qu’il y a deux ou trois femmes auteures sur des centaines d’artistes qui valaient ce long détour…

Quant à mon propre travail, les remarques de ce fan fictif sur sa "mièvrerie" pourraient aussi bien provenir des experts qui n’ont jamais jugé utile de parler de mes publications (mes albums publiés au Québec ) ni même de les mentionner dans leur compendium.*

Il y a eu tous ces collectifs BD organisés par des gens du milieu qui n’ont pas jugé bon de me demander une participation. "Ah, Michèle, mais toi t’as publié deux albums, faque t’es une auteure parvenue" que je me suis vue répondre au lancement du collectif de femmes auteures. Les deux albums publiés en mini tirage chez des mini-éditeurs étaient loin de me faire vivre! **

À ce sujet, le pendant du prix Fémina, le prix Artemisia (du nom d’une peintre oubliée) existe depuis 2007. L’association tire son nom "en hommage à Artémisia Gentileschi, une peintre italienne du XVIIème siècle parmi les plus douées de sa génération, première femme admise à l’Académie du dessin de Florence, et qui toute sa vie dût lutter contre les préjugés sexistes de ses contemporains."

Malaise pour les personnages. Avec mes goûts classiques, je lisais énormément  de BD destinées au "grand public adulte" comme les Largo Winch de Van Hamme (et chuis une des rares qui a lu les romans Largo publiés au Mercure de France, en plussse!) et Treize-en-chiffres-romains. Hélas, romans ou BD, après la énième jeune femme qui s’offre tout-nue au héros, je comprends que je ne fais PAS partie de son public. Or, les filles lisent aussi de la BD… un article ici.  

"Lis donc des BD de filles, d’abord! " me répondrez-vous.

Euh… quelqu’un a lu les catalogues des grandes maisons récemment? Dans la BD réaliste adulte de style européen, TOUS les auteurs sont des gars ; les héroïnes qui se glissent dans le palmarès des héros font partie de la catégorie toutnues-courageuses.

Il y a un tas de raisons à cette situation, dont le temps quasi-infini (35 heures et plus) pour compléter une page réaliste un tant soit peu touffue. Ça m’avait pris longtemps pour produire Pianissimo! La case centrale, où j’ai redessiné au crayon à mine tous ces icônes des Comics pour rendre un petit hommage à leurs créateurs, m’a pris le double du temps du reste de la page. (Et oui, c’est bien mon perso au nez pointu imaginé dans l’univers de Conan le Barbare!) 

C’est pour cela que beaucoup de femmes plus prises par le temps ont choisi le style plus dépouillé (Claire Bretécher, Lyne Arsenault…) Plus près de nous, Zviane et Iris se sont mise à deux pour produire la belle série L’Os… de chat

Pour trouver chaussure graphique à mon pied, il me faut aller vers l’alternatif, et la BD pour adolescents (les Nombrils, Tamara, et même les Naruto) qui me sont nettement plus satisfaisantes comme lecture. Après tout, une conspiration internationale, c’est comme les romans Harlequin, t’en as lu une, tu les as toutes lues. (Bon, j’exagère un peu, là , vu que certains de mes romans vont joyeusement dans cette direction!)

De la BD adulte? Not for me, sir! 

Pour répondre à cet fan chauvin, je réfère à un excellent livre de Annie Pilloy: Les compagnes de héros de BD, et à ses articles, comme Créatrices de BD, autopsie d’un malaise et Ces femmes qui font des bulles.

Pour les plus jeunes visitant le blogue, voici quand des infos sur les "dessinateurs de la belle époque":

Hal Foster : créateur de Prince Vaillant, une série qui roule depuis 1937 dans les journaux. C’était un excellent dessinateur. Il a passé la plume à John Cullen Murphy, (assisté de son fils et de sa fille), puis Gary Gianni a repris la série, suivi en 2012 par Thomas_Yeates.
Burne Hogath: auteur de Tarzan et de bien de manuels de technique de dessin!
William Moulton-Marston: créateur de Wonder Woman. Hélas, il mourut quelques mois plus tard.
Adrian Dingle : créateur de Nelvana, la première super-héroïne canadienne en 1941 (Nelvana a eu croit ses timbres postes récemment)
René Pellos : créateur de Durga-Rani (elle c’est pas la fiancée qui se tord la cheville dans la jungle!)
John Bushema et Barry Windsor Smith: Conan le Barbare
Alex Raymond : Flash Gordon

Héroïnes de BD: le progrès accompli...

* Je note que Michel Viau et son dictionnaire de la BDK ne m’ont pas oubliée, snif!

** En lisant Scott McCloud, j’ai compris ben des affaires sur mon style graphique!

5 réponses à “Grandeurs et misères de la table de dédicace – 19

  1. Oh, tu sais, le snobisme envers les femmes auteures ne se limitent pas à la BD. J’ai entendu plus d’un papa (et malheureusement plus d’un fiston) me lancer "Mais ça parle de guerre et de combat vos romans, qu’est-ce que vous y connaissez?" (sous-entendu : vous, une femme?) Et je ne nommerai pas l’auteur québécois qui m’a dit qu’il avait hâte que j’écrive un roman parce que "Il aime bien lire des histoires d’amour". Je commence à considérer l’idée de me présenter dans les salons du livre en tenue d’arts martiaux, avec bleus et odeur de sueur en prime! ;)
    Mais bon, comme tu dis, j’suppose que "toutenue et courageuse", c’est une avancée toujours.

  2. Les attentes sont comme des lunettes déformantes ou des visières : des lecteur-e-s aiguillées vers un genre d’histoire particulier passeront à côté de beaucoup de bonnes choses… comme tes histoires!

  3. c’est triste qu’on fasse de la ségrégation au sein même d’un champ de production populaire qu’est la bd! la BD c’est de la contre-culture concentrée malheureusement la domination masculine traverse ce champ… mais enfin ça change, ça change petit à petit, voyons comme certaines blogueuses ont une visibilité commerciale énorme comme d’autres plus dans l’underground (que ce soit du bagieux ou du Tanxx)… Allez les filles!
    signé un garçon qui tient un blog avec beaucoup de barbus moches mais qui a conscience de la "domination masculine" qui impose ses codes et modes de faire et de penser (cf.Bourdieu, c’est un concept hein…)

  4. Ping : Grandeurs et misères de la table de dédicace – 24 | Savante folle

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